« IA, médias et droits voisins : quand Disney montre la voie… et révèle le décrochage de la presse » – Interview avec François AVRIL

En décembre 2025, un accord marque un tournant symbolique dans les relations entre les industries culturelles et les acteurs de l’intelligence artificielle : Walt Disney investit 1 milliard de dollars dans OpenAI et devient le premier grand partenaire de licences de contenus de Sora, la plateforme sociale de création vidéo par IA.

Disney autorise l’usage de plus de 200 personnages issus de ses franchises — Disney, Marvel, Pixar, Star Wars — dans des vidéos courtes générées par IA, tout en conservant un contrôle strict sur les usages, la modération, la sécurité et la valorisation des contenus. Autrement dit : propriété intellectuelle forte, gouvernance claire, rémunération, contrôle de marque, partage de valeur.

Cet accord est souvent présenté comme une validation de l’IA générative par l’un des plus grands groupes médias mondiaux. Mais il révèle surtout un fossé structurel entre deux mondes que l’on confond trop souvent sous le terme générique de « médias ».

👉 Les médias ne sont pas Disney.

L’industrie du divertissement repose sur des franchises propriétaires, des univers narratifs durables et des actifs exploitables sur le long terme.
Le journalisme, lui, repose sur une économie de flux, de circulation rapide de l’information, de pluralisme des sources et — historiquement — sur une économie de l’attention financée par la publicité et le trafic.

Or, là où Disney peut négocier d’égal à égal avec OpenAI, imposer ses règles et monétiser chaque usage de ses personnages, les médias d’information voient aujourd’hui leurs contenus aspirés, résumés, reformulés par les moteurs de réponse IA, sans redistribution équivalente du trafic ni rémunération collective à la hauteur des usages.

Cette asymétrie n’est pas nouvelle. Elle était déjà perceptible dans l’affaire NewsDayFR, analysée par François Avril début 2025 : un cas de plagiat par IA, marginal en apparence, mais révélateur d’une disruption systémique bien plus large.
Ce que NewsDayFR faisait maladroitement à petite échelle, les IA génératives le font désormais proprement, légalement et massivement.

Aujourd’hui les moteurs de réponse captent de plus en plus l’attention sans renvoyer l’utilisateur vers les sites sources, c’est tout le modèle économique du journalisme — fondé sur la visibilité, le trafic et la publicité — qui se fragilise. La mécanique vertueuse du web ouvert (des visites de site en site, finançant l’information) se grippe.

C’est dans ce contexte que François Avril, fondateur d’EcoConscient TMT, plaide pour une réponse pragmatique :
👉 adapter et étendre les droits voisins aux usages de l’IA, plutôt que de tenter d’importer dans la presse des modèles de licences conçus pour Disney.

François Belvaux, rédacteur en chef d’EcoConscient TMT, l’a interrogé.


Entretien avec François AVRIL

Entretien avec François Avril, fondateur d’EcoConscient TMT
Propos recueillis par François Belvaux, rédacteur en chef – IA & Médias

François Belvaux :
François, vous écrivez que « les médias ne sont pas Disney ». Mais au fond, ce qui semble menacé aujourd’hui, ce n’est pas seulement la propriété intellectuelle, c’est le modèle économique des médias. Où se situe selon vous le cœur du problème ?

François Avril :
Effectivement, le sujet central n’est pas uniquement juridique, il est profondément économique.
Historiquement, le modèle des médias numériques repose sur l’économie de l’attention : produire de l’information, capter de l’audience, monétiser cette audience par la publicité, l’abonnement ou une combinaison des deux.

Pendant longtemps, ce modèle a fonctionné grâce à une mécanique vertueuse :
Google, les réseaux sociaux et les agrégateurs envoyaient massivement du trafic vers les sites des médias. Les utilisateurs passaient de site en site, comparaient les sources, multipliaient les visites, ce qui permettait aux éditeurs de financer la production d’information.


François Belvaux :
Et cette mécanique est en train de se briser ?

François Avril :
Oui, et l’IA générative en est un accélérateur majeur.
Les moteurs de réponse par IA ne se contentent plus d’orienter l’utilisateur vers des contenus : ils captent l’attention en amont, répondent directement au besoin informationnel et réduisent mécaniquement le nombre de visites vers les sites sources.

C’est une rupture fondamentale.
Un moteur de recherche classique redistribuait l’attention.
Un moteur de réponse la concentre.


François Belvaux :
Vous aviez déjà pointé cette logique dans votre analyse de l’affaire NewsDayFR. Pourquoi ce cas était-il révélateur ?

François Avril :
Parce que NewsDayFR était, en réalité, un symptôme, pas la maladie.
Ce site plagiait mal, avait une audience marginale et ne représentait pas une menace économique directe pour les grands médias. Mais son fonctionnement – un flux RSS réécrit par IA, sans liens vers les sources – annonçait très clairement ce que les IA génératives allaient généraliser à grande échelle.

La vraie question n’était pas « faut-il fermer NewsDayFR ? », mais :
👉 Que se passe-t-il quand cette logique est industrialisée par ChatGPT, Perplexity ou Copilot ?


François Belvaux :
Avec une différence majeure : ces acteurs-là captent une audience massive.

François Avril :
Exactement.
Un site comme NewsDayFR faisait quelques dizaines de milliers de visites.
Un moteur de réponse par IA, c’est des millions d’utilisateurs quotidiens, sans redistribution équivalente du trafic.

Et surtout, contrairement à Google, ces services n’ont aucun intérêt structurel à renvoyer vers les sources, puisque leur promesse est de répondre intégralement à la question de l’utilisateur.

C’est là que l’économie de l’attention bascule :

  • moins de clics,
  • moins de pages vues,
  • moins de revenus publicitaires,
  • et à terme, moins de moyens pour produire de l’information.

François Belvaux :
On entend souvent que Google reste un allié des médias. Est-ce encore vrai à l’ère de l’IA ?

François Avril :
Aujourd’hui encore, oui, en partie.
Google reste le principal pourvoyeur de trafic vers l’open web. Un visiteur unique sur Google génère en moyenne plus de 50 visites par mois sur d’autres sites. C’est un pilier du financement indirect des médias.

Mais cette logique est fragile.
Dès lors que Google, comme les autres, bascule vers des réponses générées par IA, le risque est de voir disparaître ce rôle de redistribution au profit d’une captation intégrale de l’attention.


François Belvaux :
Dans ce contexte, pourquoi les accords individuels avec certains groupes médias ne suffisent-ils pas ?

François Avril :
Parce qu’ils ne règlent pas le problème systémique.
Un moteur de réponse peut fonctionner avec quelques partenariats stratégiques et se passer totalement de la majorité des éditeurs. Cela réduit mécaniquement la contribution globale au secteur et transforme l’information en commodité interchangeable.

C’est exactement ce que j’analysais dans le cas NewsDayFR :
dès lors que l’information circule vite, l’exclusivité est très courte. Refuser la visibilité, c’est souvent accepter l’invisibilité.


François Belvaux :
D’où votre insistance sur les droits voisins ?

François Avril :
Oui, parce que les droits voisins sont le seul outil collectif déjà opérationnel.
Ils reconnaissent que la valeur ne se situe pas uniquement dans un article pris isolément, mais dans un écosystème informationnel qui bénéficie à des acteurs tiers.

Étendre explicitement les droits voisins aux usages de l’IA permettrait :

  • de réintégrer les moteurs de réponse dans l’économie de l’attention,
  • de compenser la perte de trafic,
  • et de préserver la diversité et le pluralisme des sources.

François Belvaux :
Certains estiment pourtant que cela freinerait l’innovation.

François Avril :
C’est l’inverse.
Ne rien faire, c’est laisser s’installer une innovation prédatrice, qui détruit progressivement ses propres sources.

L’objectif n’est pas de bloquer l’IA, mais de l’inscrire dans un cadre soutenable.
Sans médias économiquement viables, il n’y aura plus de contenus de qualité à agréger, résumer ou expliquer.

« L’objectif n’est pas de bloquer l’IA, mais de l’inscrire dans un cadre soutenable.
Sans médias économiquement viables, il n’y aura plus de contenus de qualité à agréger, résumer ou expliquer. »
– François Avril


François Belvaux :
En conclusion, que doivent faire les médias face à cette nouvelle donne ?

François Avril :
Deux choses, en parallèle.
D’abord, agir collectivement pour rééquilibrer la chaîne de valeur, notamment via les droits voisins.
Ensuite, s’approprier pleinement l’IA pour augmenter la valeur, la durée de vie et la portée de leurs contenus.

L’IA est une disruption bien plus rapide et plus profonde que l’arrivée d’Internet pour la presse papier.
Soit les médias la subissent, soit ils la transforment en levier. Mais le statu quo n’est plus une option.


À propos de François Avril
François Avril est expert des médias numériques et fondateur d’EcoConscient TMT (EC TMT), un laboratoire éditorial où il expérimente depuis 2007 de nouvelles stratégies d’audience, de SEO et de monétisation. Grâce à cette approche, il teste et optimise des contenus « evergreen », durables et utiles pour les lecteurs. Sa vision combine innovation, technologie et éthique, appliquées à l’ensemble de ses projets professionnels. 👉 Voir le profil LinkedIn de François Avril, lire ses contributions sur EC TMT.

IA, médias et droit d’auteur : Q&A

La législation européenne sur l’IA s’appuie sur des textes clés comme la directive 2019/790 et l’AI Act pour encadrer l’exploitation des contenus protégés. Pour en savoir plus, consultez l’article « IA et droit d’auteur : le vrai, le faux et l’incertain » de Polytechnique Insights, qui démêle les règles européennes actuelles.

Quelle est la différence entre le modèle de Disney et celui des médias face à l’IA ?

Disney possède des droits exclusifs sur ses franchises (Marvel, Pixar, Star Wars), qu’il peut négocier et monétiser face aux géants de l’IA. Les médias d’information, eux, dépendent d’un trafic constant et d’une économie de l’attention : leurs contenus sont diffusés, résumés ou reformulés sans contrepartie équivalente.

Pourquoi les moteurs de réponse par IA menacent-ils le modèle économique des médias ?

Les moteurs de réponse comme ChatGPT ou Copilot ne se contentent plus de rediriger l’internaute : ils retiennent l’attention et répondent directement, sans générer de visites vers les sites sources. Cela réduit les pages vues, les revenus publicitaires et, in fine, la capacité des rédactions à financer l’information.

Qu’entend-on par “droits voisins” dans le secteur des médias ?

Les droits voisins reconnaissent la valeur collective de la production journalistique : ils permettent aux éditeurs de presse d’être rémunérés lorsqu’un tiers, comme Google News ou une IA, exploite leurs contenus. Ils complètent le droit d’auteur pour mieux encadrer la réutilisation de l’information par des acteurs numériques.

En quoi l’IA remet-elle en cause l’équilibre des droits voisins ?

Les IA génératives s’appuient sur d’immenses bases de données incluant des contenus journalistiques, souvent sans redistribution de revenus. Étendre les droits voisins aux usages de l’IA permettrait de compenser cette captation de valeur et de préserver le financement de la production d’informations originales.

Les droits voisins s’appliquent-ils aujourd’hui aux résumés d’articles par IA ?

Non, pas encore. La directive 2019/790 cible les snippets (extraits) courts des agrégateurs (Google News), pas les résumés génératifs longs de ChatGPT ou Perplexity qui transforment les données entraînées

Pourquoi les IA échappent-elles aux droits voisins actuels ?

Les droits voisins visent la réutilisation « significative » d’articles entiers. Les IA analysent/transformnent via fouille de données (autorisée sauf opt-out), sans copie directe – ce qui les place hors champ actuel

Quelle différence entre fouille IA vs droits voisins pour la presse ?

Fouille (directive 2019/790) : OK pour entraîner l’IA sur les articles (sauf opt-out). Droits voisins : rémunération pour extraits visibles/liens, mais PAS pour les réponses synthétiques formulées par les IA.

Pourquoi les accords individuels entre IA et grands médias ne suffisent-ils pas ?

Parce qu’ils reproduisent une approche fragmentée : quelques groupes structurent des partenariats exclusifs, tandis que la majorité des éditeurs restent exclus du partage de valeur. Seule une régulation collective via les droits voisins peut rétablir un équilibre durable entre plateformes et écosystème journalistique.

Comment les IA transforment-elles la notion d’“attention” dans le numérique ?

Là où les moteurs de recherche redistribuaient l’attention entre plusieurs sites, les moteurs de réponse la centralisent. L’utilisateur obtient sa réponse sans cliquer ailleurs, ce qui rompt la chaîne de financement du web ouvert sur laquelle reposait historiquement le modèle économique de la presse en ligne.

Que peuvent faire les médias pour s’adapter à cette mutation ?

Les éditeurs doivent agir collectivement pour défendre leurs droits et renégocier la chaîne de valeur face aux acteurs de l’IA. En parallèle, ils peuvent utiliser les outils d’IA pour enrichir leurs formats, prolonger la durée de vie de leurs contenus et renforcer l’engagement des lecteurs.

Qu’est-ce que l’AI Act et en quoi concerne-t-il les médias ?

L’AI Act est le règlement européen qui encadre l’usage de l’intelligence artificielle en fonction de son niveau de risque, avec des obligations renforcées pour les systèmes les plus sensibles. Pour les médias, il impose notamment plus de transparence sur l’usage de l’IA, la traçabilité des contenus et la protection des droits fondamentaux.

L’IA a-t-elle le droit d’exploiter des contenus protégés par le droit d’auteur en Europe ?

En Europe, les modèles d’IA peuvent analyser des contenus protégés via la fouille de textes et de données, à condition d’y accéder légalement. Les ayants droit peuvent toutefois s’opposer à ces usages grâce à des clauses d’“opt-out”, qui interdisent explicitement l’extraction automatisée de leurs contenus.

Comment la directive européenne sur le droit d’auteur protège-t-elle la presse face à l’IA ?

La directive 2019/790 a créé un droit voisin spécifique pour les éditeurs de presse, afin de les rémunérer lorsque leurs contenus sont réutilisés par des plateformes numériques. Ce cadre devrait probablement pouvoir s’étendre aux usages de l’IA, pour que les moteurs de réponse qui exploitent les articles contribuent à financer la production d’information.

Les systèmes d’IA doivent-ils indiquer quand un contenu est généré artificiellement ?

Oui, l’approche européenne va clairement dans le sens d’une obligation d’information de l’utilisateur. Les fournisseurs de systèmes d’IA sont encouragés à signaler les contenus générés ou manipulés afin de lutter contre la désinformation et de préserver la confiance dans l’information.

La législation européenne empêche-t-elle d’entraîner une IA sur des articles de presse ?

Non, l’entraînement n’est pas interdit en soi, mais il est encadré. L’accès doit être licite, les exceptions de fouille de données doivent être respectées et les éditeurs peuvent se protéger via l’opt-out et les droits voisins, qui ouvrent la voie à des mécanismes de rémunération.

Que risquent les acteurs de l’IA en cas de violation du droit d’auteur en Europe ?

En cas de contrefaçon, les développeurs ou exploitants d’IA peuvent être exposés à des sanctions civiles, voire pénales selon les États membres. Ils peuvent être condamnés à retirer les contenus litigieux, indemniser les ayants droit et adapter leurs pratiques d’entraînement ou de diffusion.

Les règles européennes sur l’IA s’appliquent-elles aussi aux médias qui utilisent des outils génératifs ?

Oui, un média qui utilise l’IA pour produire, adapter ou recommander des contenus reste soumis au droit d’auteur, au RGPD et aux principes de l’AI Act. Il doit par exemple veiller à la transparence vis-à-vis de ses lecteurs, à la protection des données personnelles et au respect des droits des auteurs et des sources.

Comment les médias européens peuvent-ils se préparer aux futures régulations sur l’IA ?

Les médias ont intérêt à cartographier leurs usages de l’IA, à documenter les outils utilisés et à intégrer des clauses spécifiques dans leurs contrats (droit d’auteur, droits voisins, données). Ils peuvent aussi se regrouper au sein de collectifs professionnels pour peser dans les négociations avec les grandes plateformes d’IA.

Les règles européennes sur l’IA s’appliquent-elles aussi aux médias qui utilisent des outils génératifs ?

Oui, un média qui utilise l’IA pour produire, adapter ou recommander des contenus reste soumis au droit d’auteur, au RGPD et aux principes de l’AI Act. Il doit par exemple veiller à la transparence vis-à-vis de ses lecteurs, à la protection des données personnelles et au respect des droits des auteurs et des sources.

Un média peut-il bloquer l’utilisation de ses articles par une IA en Europe ?

Oui, via l’opt-out prévu par la directive 2019/790 : les éditeurs expriment un refus clair pour interdire la fouille automatisée de leurs contenus. Sans cela, l’exploitation licite est autorisée.

L’AI Act européen impose-t-il des obligations aux concepteurs d’IA générative ?

Oui, il classe les IA par risque et renvoie aux règles de la directive sur le droit d’auteur pour l’entraînement. Les systèmes à haut risque doivent respecter la transparence et la traçabilité des données utilisées

À propos de :

François Belvaux, avec une expertise en technologies et en médias/publicité 💻📺 incarne le rôle de chef de la rédaction pour EC TMT. Passionné par l'innovation, il coordonne son équipe pour offrir des contenus pertinents et de qualité, toujours au service des lecteurs et en phase avec les évolutions du secteur 🌍✨. ℹ️✍️ Au sein de la rédaction expérimentale EC TMT, il veille à la cohérence éditoriale des publications et accompagne l’exploration de nouveaux formats de diffusion et d’analyse des médias numériques. 👉 François Belvaux est présent sur LinkedIn et sur X (anciennement Twitter).

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